Une féministe musulmane: Asma Lamrabet

Publié le par Collectif des Féministes pour l'Egalité

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Contestataire de l'intérieur

 

L'essayiste marocaine Asma Lamrabet souhaite la reconnaissance d'un féminisme islamique

 

Cauchy Clairandrée

 

Entre un islam rigoriste qui infériorise les femmes et un modèle d'émancipation à l'occidentale qui prend ses distances de la religion, une troisième voie commence à émerger. Auteure de deux ouvrages qui proposent une lecture féministe des textes musulmans, la médecin marocaine Asma Lamrabet incarne cette nouvelle mouvance qui tente de réconcilier islam et droits des femmes. Elle était récemment de passage à Montréal, à l'invitation du groupe Présence musulmane. 

Hématologiste à l'hôpital pour enfants de Rabat, au Maroc, Asma Lamrabet se définit à la fois comme une «féministe» et une «born again muslim», précisant à la blague que ce terme ne l'apparente aucunement, idéologiquement, à George Bush. 

Jeune adulte, Mme Lamrabet était «assez révoltée» par rapport à un islam «sclérosé où on cautionnait l'oppression des femmes au nom du religieux». Non pratiquante, elle s'inscrivait dans la lignée de la lutte féministe occidentale qui prenait ses distances avec la religion.

Quinze ans plus tard, elle porte maintenant le voile et explique que le modèle laïque d'émancipation des femmes a été un échec dans les pays musulmans, où il est perçu comme une autre manifestation de colonialisme. «Qu'on le veuille ou non, l'islam est incontournable dans nos sociétés.»

Que s'est-il donc passé entre-temps? Elle est retournée «aux sources», lire le Coran, les textes sur la vie du prophète Mahomet et les nombreux documents d'exégèse. «Il y avait un décalage énorme entre ce que disait le Coran, les textes scripturaires et les interprétations complètement machistes et misogynes que certains savants musulmans en ont faites. Dans le message spirituel du Coran, rien, mais absolument rien ne cautionnait cette oppression de la femme», explique celle qu'on appelle parfois la «contestataire de l'intérieur».

Pour étayer sa thèse, la féministe musulmane souligne que le verset du Coran qui parle de la participation politique et sociale interpelle explicitement les femmes. «Pourtant, au nom de l'islam, on leur a interdit pendant des siècles de voter, de participer politiquement. Le Koweït vient de donner son accord pour le droit de vote des femmes, et ce sont les islamistes qui votent contre. C'est aberrant», s'insurge l'auteure des essais Aïsha, épouse du prophète ou l'islam au féminin et Musulmane tout simplement.

La femme tentatrice

La plupart des textes d'analyse du Coran ont carrément emprunté le mythe fondateur de l'infériorité de la femme à la Bible chrétienne. «Dans tous les ouvrages d'herméneutique islamiques, on dit qu'Ève a été formée à partir d'une côte d'Adam et qu'elle est donc inférieure, subordonnée. C'est incompréhensible, alors qu'on ne retrouve pas cela dans le Coran. Cette Ève tentatrice n'existe pas non plus dans le Coran», poursuit Mme Lamrabet. Le concept de la femme tentatrice, dont le corps est source de péché, est pourtant largement véhiculé par plusieurs musulmans pour justifier le port du voile.

Au travers de cette «jurisprudence assiégée», l'introduction du concept d'obéissance est probablement le plus dommageable pour les sociétés musulmanes. «Le thème de l'obéissance au mari, avec celui de l'obéissance au pouvoir politique, a été imposé comme socle de l'islam [quelques décennies après la mort du prophète]», affirme Mme Lamrabet. Encore une fois, le Coran ne traiterait aucunement de l'obéissance de la femme, parlant plutôt de «concertation» entre les époux.

Enracinée profondément dans la culture musulmane, cette notion d'obéissance freine le travail de réflexion. «Critiquer les textes, c'est tabou. Même plus, c'est illicite. Il est aussi interdit de critiquer les interprétations», déplore Mme Lamrabet.

Les femmes sont elles-mêmes les premières «résistantes» à cette relecture féministe des textes religieux. «Vous allez voir des médecins, des enseignantes, qui, une fois qu'elles se sont réconciliées avec la religion, ont pris tout ce côté de la pensée religieuse [oppressant pour les femmes] comme faisant partie intégrante du message spirituel», déplore-t-elle.

La réforme de velours

Cette «troisième voie» dont elle se réclame et qui a commencé à émerger il y a environ une décennie prend davantage les devants de la scène depuis trois ou quatre ans. Des «groupes de relecture» des textes islamiques sont à l'oeuvre dans différents pays, et certains jeunes théologiens commencent à s'intéresser à ce discours. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Le mouvement est «encore très minoritaire», reconnaît Mme Lamrabet.

Les institutions musulmanes sont encore largement dominées par le courant plus orthodoxe. «Les universités islamiques, c'est un massacre. Il faudrait réformer toute l'éducation islamique», lance-t-elle, notant que des voix commencent à s'élever pour moderniser cet enseignement.

 

Critique des institutions islamiques, du «discours littéraliste affligeant», Asma Lamrabet ne souhaite pas les prendre de front cependant. La réforme en douceur, voilà ce qu'elle prône.

 

Il n'est pas question, par exemple, de faire comme la musulmane américaine Amina Wuadud qui a décidé, l'an dernier, de devenir imam et de conduire une prière mixte. «Elle a tout gâché avec cela. Elle n'a aucune crédibilité dans le monde arabo-musulman. Alors que nous voulons la garder, cette crédibilité.»

 

Le statut juridique

 

Peu attachée aux symboles, Asma Lamrabet juge qu'il est beaucoup plus urgent de s'attaquer au statut juridique de la femme musulmane. «Elle est mineure à vie. Elle reste sous tutelle, et même quand [son infériorité] n'est plus dans les lois, c'est dans les mentalités des femmes, cautionné par le religieux.»

 

L'entreprise est ardue en terre d'islam. «Sous une mission civilisatrice, l'Occident nous a colonisés. La femme musulmane, c'est le dernier bastion, le dernier rempart d'une identité meurtrie», constate Asma Lamrabet. Les tentatives d'émancipation des femmes y sont souvent vues comme une autre manifestation de colonialisme contre une «civilisation meurtrie».

 

Voilà pourquoi, selon elle, il est impératif que les réformes viennent «de l'intérieur». L'approche de velours suffira-t-elle à contrer la puissance du courant traditionaliste? Asma Lamrabet nourrit beaucoup d'espoir.

 

Elle est à tout le moins convaincue qu'une «troisième voie» s'appuyant sur les références culturelles musulmanes a plus de chance d'améliorer concrètement le sort des femmes, dans les pays musulmans, que le féminisme radical condamnant l'islam comme une religion oppressante en soi.

 

D'ici à ce que l'arbre porte ses fruits, Asma Lamrabet espère que le féminisme islamique pourra se tailler une place sous le grand parapluie du féminisme universel.

Publié dans Débats

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