Les militants associatifs viennent à la rencontre des prostituées.

Publié le par Collectif des Féministes pour l'Egalité

 

La vie après le bordel

 

 

 Les militants associatifs viennent à la rencontre des prostituées.

 

(ASSOCIATION AL AMAL

)

 

 

 

 

El Hajeb se débarrasse peu à peu de sa réputation de “ville de prostituées”. L'arrivée de la police y est pour beaucoup. Les projets de développement rural aussi. Mais les filles trouvent rarement des solutions alternatives de survie.

 

 

 

Hay Akechner. Situé dans l'ancienne médina, ce quartier réputé être le “Bousbir” de la ville d'El Hajeb n'est plus ce qu'il était. Les sinueuses ruelles qui le traversent sont quasi désertes.

 

 

De nombreuses maisons sont à l'abandon. Beaucoup d'entre elles sont 

 

d'ailleurs cadenassées et mises en vente. Et puis, faute de clients, les rares commerces encore ouverts s'apprêtent à baisser définitivement leur rideau. Dans ce décor lugubre, des grappes de femmes sont accroupies par terre. Alors que les unes tamisent leur blé, d'autres donnent l'impression de regarder tout bonnement dans le vide. Un peu plus loin, quelques gamins, pieds nus, se lancent des pavés, dans l'indifférence totale. Difficile d'imaginer, pour ceux qui n'y ont jamais mis les pieds, que ce sinistre quartier, appelé le “secteur”, a été depuis l'indépendance, et même avant, jusqu'à il y a un an, l'un des principaux pôles d'attraction de toute la région.

 

 

“En arrivant à El Hajeb, il suffisait de demander à la première personne que vous croisiez la direction du secteur. Une fois sur place, vous aviez des ruelles entièrement bondées de prostituées. Près de 400 à 500 filles, de tous âges et de tous genres qui s'offraient à vous pour de modiques sommes. La passe démarrait à peine à vingt dirhams”, raconte ce responsable associatif de la région avant d'ajouter que la clientèle était très diversifiée : “Il y avait de tout : des célibataires, des hommes mariés et puis tous ces jeunes garçons qui affluaient pour y abandonner leur virginité, sans oublier que la réputation d'El Hajeb avait largement dépassé les frontières. Avant leur fermeture, la ville grouillait d'Algériens ainsi que de tous les pervers sexuels à la recherche de très jeunes filles”. Alors qu'a-t-il bien pu arriver pour que ce quartier légendaire, qui a tenu des dizaines d'années durant, soit réduit à un quartier tout simplement misérable et quelconque ?

 

 

Enfin, l'boulisse !

Cette “révolution” est due incontestablement à l'arrivée tant attendue des forces de police à El Hajeb. Parce qu'il faut savoir que jusqu'en décembre 2005, ce sont les gendarmes qui avaient le monopole de la sécurité dans la ville. Comment alors une prostitution de cette ampleur a-t-elle pu survivre et se développer malgré leur présence ? Avaient-ils des instructions strictes pour ne pas intervenir ? Un officiel ayant requis l'anonymat avoue : “En arrêtant ces filles, nous aurions causé un drame social énorme dans la ville. Et puis il ne faut pas oublier qu'en plus de ne pas avoir les moyens nécessaires, les gendarmes ne sont pas qualifiés pour les opérations de proximité”. Autre son de cloche chez ce membre du conseil communal : “Foutaises, les gendarmes étaient plutôt dans le coup en protégeant tout ce beau monde. En contrepartie, ils étaient largement récompensés. D'ailleurs il suffit de voir toutes ces villas que certains d'entre eux ont acquises dans la région. Pour l'anecdote, on les surnommait “gendarmes 205” parce que, à peine débarqués, ils arrivaient à se payer une Peugeot 205, ou bien Imarate par exemple”. Amina, cette femme de 35 ans qui a dû travailler pendant plus de cinq ans au “secteur” pour nourrir ses deux enfants abandonnés par leur père, nous confirme cette connivence : “Tout le monde touchait sa part, du simple brigadier aux gradés. Et ils ne faisaient pas que fermer les yeux puisqu'ils participaient très souvent à nos soirées et en présence de très jeunes filles”. Selon de nombreuses sources sur place, les gendarmes ne sont pas les seuls à avoir profité de la situation. Certains magistrats de Meknès auraient mangé également dans la main de quelques grosses entremetteuses. “Quand certaines filles se faisaient arrêter exceptionnellement, parce qu'il fallait bien que les gendarmes donnent à leurs supérieurs l'impression qu'ils travaillaient, elles étaient soit relaxées soit condamnées à des peines très légères”, se souvient Amina. Mais le plus ahurissant dans l'histoire vient du côté des élus. Lors des élections, certains candidats dans l'une des quatre circonscriptions de Hay Akechner, faisaient venir des fourgons pleins de filles d'autres régions du Maroc. Celles-ci n'ayant jamais eu de carte d'identité, étaient faciles à inscrire sur les listes électorales locales. D'ailleurs, d'après ce membre du conseil communal, un des élus actuels serait un proxénète notoire. “Oui c'est vrai, nous confirme Amina, les candidats se bousculaient dans les maisons closes pour nous demander de voter pour eux. En contrepartie, ils nous offraient leur protection”. Pourquoi alors a-t-on dû attendre aussi longtemps pour que cette situation évolue enfin ?

 

 

C'en est assez !

Le tournant a lieu d'abord en 1997 avec l'affaire Khadija Bahi. Cette fillette séquestrée au “secteur” durant huit longues années, réussit alors à s'enfuir et à faire éclater au grand jour son calvaire. Les projecteurs se tournent alors vers ce minuscule patelin qu'on appelle El Hajeb. Le Maroc tout entier découvre la triste réalité de toutes ces femmes, dont font partie des mineures, obligées de se prostituer pour survivre à leur misère, mais surtout l'existence de cas de séquestrations. Ce militant associatif qui a pris part à l'élaboration d'un recensement à l'époque, affirme : “Les cas de séquestration étaient très nombreux, ils se comptaient par dizaines. Ce sont généralement des petites filles kidnappées, droguées et vendues à des entremetteuses entre 1500 et 4000 dirhams. Certaines d'entres elles restaient séquestrées durant des années et ne voyaient pratiquement pas le soleil. D'ailleurs même pour aller se laver, elles étaient emmenées en groupe en pleine nuit, dans des fourgons, en direction d'un hammam loué pour l'occasion. Et je peux vous assurer que si demain on creusait à l'intérieur de ces maisons-là, on trouverait des cadavres”. A la suite des pressions des médias, des partis et surtout de la société civile, les autorités ont été obligées de réagir. C'est donc l'approche sécuritaire qui va prévaloir, puisqu'une grande campagne sera menée dans la ville. Beaucoup de filles seront arrêtées, d'autres quitteront la région… Mais ce statu quo ne durera pas longtemps. Trois ans tout au plus.

 

 

“On a tout simplement attendu que ça se tasse, le temps que tout le monde nous oublie comme cela s'est toujours fait”, raconte Amina. Mais cette fois-ci les habitants d'El Hajeb sont décidés à réagir. Ils sont agacés par la réputation que traîne leur ville. “A chaque fois qu'on dit à quelqu'un qu'on est originaire d'El Hajeb, sa première réaction est : la ville des putes, vous devez être gâtés a khouya ! On a un minimum de fierté quand même. Et encore plus agaçants sont ceux qui affirment que notre ville ne vit que grâce à la prostitution. Mais faux, il faut savoir que 95 pour cent des filles ne sont pas d'El Hajeb, qu'elles envoient donc le gros de leur argent à leur famille”, explique l'air navré ce responsable associatif. Et tous ces commerçants qui vivaient grâce aux prostituées et à leurs clients ? “Ils sont une petite poignée qui ne représente rien dans l'économie de notre ville”, répond-il. Ce qui motive encore davantage les habitant d'El Hajeb, c'est le fort taux de criminalité qu'ils incombent à la prostitution. “Beaucoup d'alcool et de drogue circulaient dans ce quartier, ce qui provoquait beaucoup de tensions. Sans oublier les règlements de compte dans ce milieu. Il ne se passait pas une semaine sans qu'il y ait un meurtre dans la ville”, rapporte cette source sécuritaire. Alors la société civile locale multiplie les actions de communication en direction des médias, tout en interpellant infatigablement le ministère de l'Intérieur quant à la précarité de sa situation. Tous ces efforts seront enfin récompensés avec l'arrivée d'un nouveau gouverneur en 2004 : “Nous avons très vite senti, dans le discours de ce monsieur, que la stratégie de l'Etat en cette matière était en pleine évolution”. Preuve en est, la rencontre ayant pour sujet la prostitution, une première, qui a réuni l'année suivante tous les acteurs concernés de la région : gouverneur, commissaire divisionnaire, membres du conseil communal, ministère de la Justice, société civile… “Au lieu de garder tout ça tabou, nous avons décidé d'en débattre pour trouver ensemble des solutions, non seulement pour la ville, mais aussi pour toutes ces jeunes femmes qui sont avant tout des citoyennes marocaines”, stipule cet officiel. Tant mieux alors !

 

 

Que deviennent les filles ?

La grande majorité d'entre elles n'étant pas originaire d'El Hajeb, elles ont été poussées à partir. Elles se sont très probablement installées dans les patelins voisins. “L'approche sécuritaire s'imposait dans ce cas. C'est la seule manière de décourager toutes ces filles qui viennent chez nous pour survivre. C'est triste à dire mais il faut que chaque ville de ce pays assume sa pauvreté”, se justifie ce membre du conseil communal. D'après une source sécuritaire, un peu moins d'une centaine de filles ont été cependant interpellées depuis l'arrivée de la police. “Elles ont été prises en flagrant délit. En plus de devoir fournir des résultats à nos supérieurs, nous ne faisons qu'appliquer la loi. S'il y a problème par rapport à ça, c'est au législateur qu'il faut le soumettre”. Restent alors les filles d'El Hajeb. Elles sont toujours là. La plupart d'entre elles évitent de travailler au “secteur”, elles ont donc changé leurs habitudes. “C'est beaucoup plus dur aujourd'hui. Soit on fait le trottoir, soit on attend des clients qui nous appellent sur notre portable. Au final, on se fait vraiment très peu de clients”. Une chose est sûre, toutes les filles rencontrées voudraient que la situation récente en ville coïncide avec une nouvelle vie pour elles, une vie où elles n'auraient plus besoin de vendre leur corps pour se nourrir, elles et leurs proches. C'est le cas de Houria que l'on retrouve dans les locaux de l'association Amal, une ONG locale dédiée à la femme. “Bien sûr que j'ai envie d'arrêter. Est-ce que vous croyez que c'est plaisant de se faire monter par une vingtaine de gars dans la journée”. Quelles alternatives leur offre-t-on alors ? Pour le moment rien de bien concret si ce n'est quelques projets en cours de développement. “On leur propose certaines activités génératrices de revenus, notamment l'élevage d'abeilles, de chèvres ou de lapins ou la fabrication de produits artisanaux”. Reste à savoir si c'est assez pour contrebalancer le plus vieux métier du monde.

 

 

 

Relance. Ça bouge à El Hajeb

 

Les autorités locales se penchent sérieusement sur l'image de leur ville. Considérée à ce jour encore comme le bastion de la prostitution au Maroc, la ville s'active pour devenir dans les prochaines années une destination touristique comme les autres. En ville, si on négocie toujours l'ouverture du premier hôtel d'El Hajeb, les travaux de réaménagement des artères principales sont bien avancés, surtout le passage obligé de tous ceux qui viennent de Meknès en direction d'Ifrane et Errachidia. “Les gens qui passaient par là, surtout les familles, avaient honte de s'arrêter chez nous. Nous avons aménagé du mieux que nous pouvons cette artère, en y ouvrant des cafés, commerces et jardins, pour les inciter à s'arrêter”. D'autre part, un coup de pouce considérable est en train d'être donné au monde rural puisque de nombreux gîtes sont en cours d'installation.

 

 

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