Des femmes pour enseigner '?islam

Publié le par Collectif des Féministes pour l'Egalité

 

Des femmes pour enseigner l?islam

Le Maroc a commencé à former des prédicatrices qui auront pour mission d'enseigner l'islam aux femmes et de les aider dans leur vie quotidienne. Cette innovation, majeure dans le monde musulman, relance le débat sur la place de la femme dans l'islam En France, l'écho est favorable


Une étudiante marocaine en théologie étudie dans la bibliothèque de l'école de Dar Al Hadith Al Hassania à Rabat le 22 décembre 2005 (photo Senna/AFP).

Le cours vient de commencer, sur le thème : « Comment préparer son prêche ». Plus de deux cents étudiants y assistent, alignés dans cette grande salle du Conseil des oulémas, à Rabat. Ces apprentis instructeurs religieux viennent de commencer une formation de douze mois, mise en place depuis l?an dernier par le ministère des affaires islamiques au Maroc. Dans les premiers rangs, une soixantaine de jeunes femmes, regroupées dans un angle, séparées des hommes par une allée.

Toutes ont la tête voilée, leurs sacs à main posés sur les bureaux, à côté de leurs cahiers. Les pages se noircissent consciencieusement. L?atmosphère est studieuse. On n?entend que le professeur, s?agitant sous une grande photo du roi Mohammed VI, entre des drapeaux aux couleurs du Maroc. « Vous devrez toujours contextualiser ce que vous dites, recommande-t-il. Et finir en disant : Que Dieu protège Sa Majesté le Commandeur des croyants », l?un des titres du roi.

« La femme ne peut pas être imam, elle ne peut faire le prêche du vendredi. En revanche, elle peut être chargée d?enseigner le Coran », explique Souab Achtib, chargée d?études, qui a enseigné l?an dernier la matière réservée à ces futures prédicatrices ? en arabe : « morchidates ». Elle enseigne notamment « ce qui est dit dans le Coran au sujet de la femme ». Pour le reste, la formation de ces pionnières est identique à celle de leurs homologues masculins qui se destinent au métier d?imam : étude du Coran, sciences religieuses, sciences humaines, psychologie, droits de l?homme et explication de la « moudawana », le nouveau code de la famille qui a rendu les rapports hommes-femmes plus égalitaires.

Autant de matières qui doivent permettre à ces étudiantes, recrutées au niveau de la licence, d?enseigner dans un an l?islam dans quelques-unes des 42 000 mosquées du royaume, mais aussi dans les prisons, les hôpitaux, les écoles ou les associations. Cet effort de féminisation est une nouvelle étape dans la réforme religieuse lancée pour contrer l?extrémisme après les attentats-suicides de Casablanca le 16 mai 2003.

Transmettre le message d?un islam ouvert aux autres

« J?ai fait un sacrifice pour être ici », explique à l?heure de la pause Malika, visage rond et jovial encadré par un foulard rose, vêtue d?une veste de tailleur sur une jupe longue. Après des études en économie, cette jeune femme dynamique de 29 ans a travaillé dans la finance. Elle gagnait très bien sa vie. « Mais j?ai décidé de rompre avec cette voie, appelée par la nécessité de transmettre le message d?un islam ouvert aux autres. Surtout aux femmes. Il y a des questions qu?elles n?osent pas poser aux hommes, par exemple concernant la sexualité. » Pour passer la sélection, elle a dû réviser intensivement son Coran. « J?ai réussi, c?est trop beau pour être vrai ! » s?exclame-t-elle, ravie du tour que prend sa vie.

« Avant, j?étais comptable dans un cabinet fiduciaire », explique Amina, au tempérament effacé et au hijab sombre. Mais il y a déjà trois ans, cette jeune femme de 31 ans a arrêté de travailler pour se consacrer à la religion. Elle explique, assise bien droite dans ses habits amples : « Je me suis mise à porter le voile et à apprendre le Coran. Je vivais dans ma famille qui, par la grâce de Dieu, a des moyens. » Un jour, elle voit dans le journal l?appel à candidatures.

« C?était mon domaine, et une voie rêvée », confie-t-elle, les yeux brillants derrière ses lunettes. Elle a donc quitté Fès et logé à l?hôtel, en attendant de trouver un logement dans la capitale, qu?elle louera grâce à la bourse mensuelle de 2 000 dirhams (180 ?) allouée par l?État. Amina débite avec enthousiasme : « Je me suis trouvée dans ma religion et je veux aider les autres à se trouver. Orienter les femmes défavorisées qui n?ont pas l?occasion d?apprendre l?islam vrai : un islam tolérant et pacifique, tel qu?il est pratiqué au Maroc, dans le respect des normes. »

« Ça y est, je suis une ?morchida?»

Samira, elle, a déjà fini les cours. Elle fait partie de la première promotion des cinquante « morchidates » formée durant l?année universitaire 2005-2006. Habillée d?une djellaba vert pomme, la tête couverte d?un foulard aux tons coordonnés, cette belle jeune femme sort de son sac le diplôme que le ministre des affaires islamiques lui a remis début mai, lors d?une cérémonie. Elle le brandit en s?exclamant : « Ça y est, je suis une ?morchida?, responsable de l?orientation religieuse des hommes et surtout des femmes ! »

Sa famille est fière d?elle, notamment son oncle imam. Son mari ? un cousin qu?elle a épousé quinze jours avant le début de la formation ? l?a lui aussi beaucoup encouragée. Aujourd?hui, elle est venue voir son nouvel employeur, la délégation régionale de son ministère de tutelle. Elle veut savoir quand elle va commencer à travailler, pour un salaire de 5 000 dirhams (450 ?) par mois.

Elle a hâte de transmettre la leçon qu?elle a bien apprise : « Au Maroc, il y a des choses à respecter : le rite malékite et le Commandeur des croyants. » Elle dit se sentir prête, en théorie comme en pratique. D?autant qu?elle était déjà prédicatrice dans une association islamique de son quartier de Salé, ville populaire proche de Rabat. « La nouveauté, pour moi, ce n?est pas le métier, mais la formation qui te permet de mieux le faire », précise-t-elle.

La veille, elle a visité la mosquée où elle a été affectée. À une heure de bus de chez elle, dans un quartier où les bidonvilles sont nombreux. «J?ai été bien accueillie. Ils ont dit avoir besoin de moi », assure-t-elle, bien contente de ne pas être tombée dans une mosquée sous la coupe d?un imam macho. « Il faut revaloriser le rôle des femmes dans l?islam, insiste-t-elle, marquant son propos d?un regard profond souligné au khôl. Aicha, la deuxième épouse de notre Prophète, était déjà ?morchida? pour les hommes et les femmes de son époque.»

Armandine PENNA à RABAT

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Repères

Des « féministes islamiques » s?organisent

Du 27 au 29 octobre 2005 s?est tenu à Barcelone le premier Congrès international du féminisme islamique. Il a réuni près de 400 participantes à l?initiative d?une association musulmane locale, la Junta Islamica Catalana. La rencontre était soutenue par l?Institut de la femme du ministère espagnol du travail et des affaires sociales, et par le gouvernement catalan.

Des expertes de 15 pays, comme la Malaisienne Zainah Anwar, de l?association Sisters in islam, ou l?Iranienne Valentine Moghadma, directrice de la section de l?Unesco pour l?égalité et la lutte contre la discrimination, étaient présentes, ainsi qu?Amina Wadud, professeur des études islamiques à l?université du Commonwealth de Virginie (États-Unis), célèbre pour avoir dirigé une prière du vendredi devant une audience mixte il y a deux ans, outre-Atlantique.

Le congrès a conclu que « l?islam peut libérer la femme et changer son statut actuel ». Mais pour cela, il recommande d?« ouvrir les portes de l?ijtihad », le travail d?interprétation des textes religieux, en tenant compte du contexte des sociétés du XXIe siècle.

Postulat de base des féministes musulmanes : « Ce n?est pas l?islam qui opprime les femmes, mais la lecture machiste qui en est faite. » Elles revendiquent leur appartenance à la religion musulmane, mais prônent un mouvement large de réforme de l?islam, afin de répondre aux questions : qui interprète la parole divine du Coran, la vie et les propos du Prophète ? Quelle est la légitimité des autorités religieuses et leur articulation avec le pouvoir politique ?

Le terme « féminisme » a fait son apparition dans le monde musulman dans les années 1920, notamment en Égypte, dans un souci d?émancipation de la femme en rupture avec la religion. L?idée d?un féminisme islamique est apparue, elle, dans les années 1990.

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Les femmes restent à l?écart de l?imamat

Les prédicatrices formées au Maroc ne sont pas des imams. Pour couper court à tout débat, le Conseil supérieur des oulémas du Maroc ? dont le président est le roi lui-même, en tant que commandeurs des croyants ? a émis fin mai une fatwa selon laquelle les femmes ne sont pas habilitées à diriger la prière, pas plus celle des femmes que celle des hommes. Pour statuer, les oulémas se sont appuyés sur l?école juridique malékite d?interprétation de la charia, qui prévaut au Maroc, et plus généralement sur la jurisprudence islamique. Pourtant, rien dans le Coran ni dans la tradition (« sunna ») n?interdit textuellement aux femmes de diriger la prière. Le journal indépendant et moderniste Tel quel a regretté une « révolution manquée ». Les islamistes du Parti de la justice et du développement se sont, eux, dits satisfaits.

Publié dans Débats

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