Fatima Elayoubi, héroïne du ménage

Publié le par Collectif des Féministes pour l'Egalité


Fatima Elayoubi, héroïne du ménage
LE MONDE | 23.08.06 | 14h52 • Mis à jour le 23.08.06 | 14h52


Il y a du tribun chez cette femme. Dans sa silhouette imposante et digne, dans sa voix forte, son incroyable présence, dans les images qui illuminent sa pensée. Quand elle est entrée dans la petite salle de l'hôpital de Nanterre, les étudiants se sont tus, fascinés. Ils venaient comprendre ce qu'était la "souffrance au travail". Ecouter une malade, "marocaine et analphabète", avait prévenu le médecin. Ils se trouvaient face à une héroïne tragique. Andromaque, Electre...



Mme Elayoubi n'a pas les moyens d'aller chez le coiffeur. Elle gagne 600 euros par mois et s'habille "au Monoprix", avoue-t-elle simplement. Mais derrière le polo noir et les cheveux taillés aux ciseaux, elle reste étonnamment élégante. Mme Elayoubi a un vocabulaire limité et un corps cassé qui ne peut rester assis sans douleur. Elle se relève, s'en excuse, cherche ses mots, hésite, se reprend. Mais elle trouve d'emblée le coeur de ses interlocuteurs. Mme Elayoubi n'a pas appris à écrire, mais elle vient de publier un livre.

On l'aura compris, Fatima Elayoubi, 55 ans, est une force de la nature. Et Prière à la lune un étrange et beau bouquin, entre confession et mélopée. Un manifeste aussi. Car Mme Elayoubi ne raconte pas seulement une vie gâchée par la pauvreté, le mariage forcé et l'exil. Elle parle au nom de tous les "petits", surtout les femmes, surtout les immigrées, toutes ces fourmis qui, du matin au soir, nettoient, rangent, veillent afin que d'autres puissent travailler, vivre ou dormir dans le confort. Elle ne revendique ni argent, ni statut, ni privilège. Rien, sauf la considération.

Le problème, dit Mme Elayoubi, "c'est le regard". Le ménage est un travail "noble". Repasser une chemise avec amour, transformer un gourbi en foyer accueillant, exige beaucoup de courage et une forme de talent. "J'ai toujours travaillé en cherchant l'élégance de ce que je fais. Même quand je repasse une chemise, je veux ressentir, au fond de moi, une harmonie esthétique." Le drame est que cet "art", nul ne le voit. "C'est comme quelqu'un qui fait un tableau, mais personne ne nous dit jamais "c'est beau". Et tous les jours, on l'efface." Une fatalité, admet-elle : le ménage, "s'il n'est pas fait, on est mal. S'il est bien fait, personne ne le voit".

Mais aussi une injustice. Car que seraient les maisons, les bureaux, les rues, sans ce travail ingrat ? Les femmes pressées qui l'emploient, avocates, médecins ou sénatrice, ne pourraient pas travailler à l'extérieur, recevoir ou élever des enfants sans son apport, remarque-t-elle justement. Mais ça non plus, personne ne le dit. "On a tous besoin de laisser notre marque. J'ai besoin de ma part de reconnaissance. Un beau sourire, sincère : "Bonjour, j'ai besoin de toi !""

Mme Elayoubi a payé très cher son amour incompris du beau. Pendant seize ans, de 1983 à 1999, elle a frotté, déplacé des canapés, manié la cireuse comme un homme. A raison de neuf heures par jour, cinq employeurs, autant de trajets, levée à 5 heures du matin, rentrée à 8 heures du soir chez elle, où il fallait recommencer... Tout ça la peur au ventre : peur de ne plus pouvoir payer le loyer, de ne pouvoir nourrir ses deux filles. Elle a tenu à coups de tranquillisants, niant la fatigue, le mal, l'angoisse, l'insomnie : "Je me réveillais à 2 heures du matin en me disant : Mon Dieu, plus que trois heures avant d'aller travailler !"

Jusqu'au jour où la corde a cassé. Le 12 janvier 1999, à 18 heures, elle est tombée dans un escalier, son aspirateur à la main. Son corps, son "seul diplôme", l'avait lâchée. C'était le début de la délivrance, mais elle ne le savait pas. Car, en attendant, le réveil était rude. En sortant de l'hôpital, elle pouvait à peine bouger, tout le côté gauche grippé par une souffrance lancinante mais sans explication clinique. "La douleur avait remplacé la peur."

Son premier "voyage avec les médecins" est un dialogue de sourds. L'un lui conseille de "s'arrêter un peu". L'autre de "changer de travail". Comment ? Elle ne touche plus un sou, l'huissier est à la porte, et son aînée, comble de malheur, dérape dans la délinquance. "Les enfants, tout va bien jusqu'à 10 ans, après, c'est la révolte. Ils posent des questions. A l'école on leur demande ce que fait leur mère. Ils doivent être fiers de nous. Car, là où un parent est blessé, il y a un enfant en colère." Mme Elayoubi est désespérée. "Du moment que j'ai chuté, on m'a mise dans un coin."

C'est alors qu'elle rencontre, à Nanterre, le docteur Marie Pezé, pionnière des consultations "souffrance et travail". Psychanalyste de formation, celle-ci l'écoute enfin et entreprend un long travail de guérison. D'abord, parer au plus pressé : contacter les cinq employeurs, négocier cinq licenciements, un statut auprès des Assedic et de l'assurance-maladie. Puis comprendre ce qui a brisé cette Mère courage.

Dans son cabinet, Fatima se rappelle qu'elle a été une enfant heureuse, intelligente, studieuse, qui rêvait d'apprendre, mais a dû arrêter l'école après trois ans. Au Maroc, en ce temps-là, 10 fautes d'orthographe coûtaient 10 centimes, le prix de 2 kg de farine... Et Fatima était une fille. Ses trois frères ont fait des études, l'un est même devenu procureur. Elle, a appris la broderie. Puis a été mariée. Mal. Et a suivi son époux en France, en 1983.

Elle vivait dans la maison modeste mais "propre" de sa famille. Elle se retrouve dans 7 m2, avec, très vite, deux filles à nourrir et un mari démissionnaire. Elle doit gagner sa vie et se découvre totalement déqualifiée. "La plus grande souffrance, se souvient-elle, a été de ne pas maîtriser la langue. Avant, tu discutais naturellement. Ici, tu ne sais plus comment communiquer."

Communiquer, c'est guérir, comprend-t-elle enfin, à l'hôpital de Nanterre. Alors Mme Elayoubi réalise un exploit. De 2001 à 2005, toutes les nuits, elle écrit, en arabe, le "livre de Fatima". Pendant quatre ans, avec son médecin, elle le retranscrit ensuite en français. Puis, n'écoutant que son courage, elle part le vendre au Salon du livre, à Paris. Munie de la seule recommandation du docteur Pezé, elle fait le tour des stands avec, dans un sac en plastique, une douzaine de manuscrits photocopiés. Un éditeur, Bachari, le prend. Le "livre de Fatima" devient Prière à la lune.

Ce livre est "une deuxième naissance", dit-elle. Il est paru le 26 juin. Trois jours après, Mme Elayoubi était au Maroc, pour voir son père, ses frères, et leur montrer son "diplôme".

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